L’offrande de RAHAN ou « celui-qui-apporte-le-bonheur »
L’histoire ci-après est issue du PIF Almanach 1980 (pages 77 à 82).
Elle aurait également pu s’intituler : Rahan-le-Père-Noël.

Elle redoublait de violence, flagellant de coups de vent sauvage le fils de Crâo qui cherchait un refuge…
« Pourquoi Rahan a-t-il quitté le Territoire du Soleil ? Pourquoi s’est-il aventuré dans le « pays-à-peau-blanche » ? Rahaaaaaa… ! Enfin… ! »
Une bourrasque balayant des tourbillons de neige venait de lui démasquer l’entrée d’une caverne. A la pensée d’échapper enfin aux lances glacées du vent, Rahan grogna de plaisir… Il se hâtait, titubant dans la neige molle, quand il perçu un chuintement qu’il identifia instantanément comme étant celui d’une flèche. Jaillie de la caverne, une seconde flèche se figea dans le flan du daim dont il s’était fait instinctivement un bouclier.
Mais il vit arriver la troisième, qu’il esquiva par un brusque saut de côté…
« Rahan n’est pas un ennemi… ! hurla-t-il à l’attentiondes archers embusqués dans la pénombre de la cavene. Rahan s’est égaré sur votre territoire ! Il ne souhaite qu’échapper à la colère du ciel ! »
D’autres flèches miaulères et le fils de Crâo s’étonna et se félicita de la maladresse de ces chasseurs.
« Pourquoi voulez-vous tuer Rahan ? Si vous partagez votre refuge avec lui, Rahan partagera sa viande avec vous ! »
Ces mots lancés avec force, provoquèrent dans la caverne un curieux brouhaha. Les hommes devaient se consulter. « Approche… ! cria une voix. »

Il s’élança. Une bouffé de bienfaisante tiédeur caressa son visage et enveloppa son corps dès qu’il pénétra dans la caverne. Mais il se figea décontenancé par ce qu’il voyait…
Il n’y avait là que des « petits d’hommes » qui l’observaient avec méfiance et gardaient leurs arcs bandés.
Rahan estima que le plus âgé n’avait pas dû voir plus de dix fois la « saison-des-feuilles-vertes » ! Ce fut lui qui parla. « Tu n’as pas menti pour la viande ? Tu.. tu la partageras avec nous ?
– Rahan ne ment jamais ! »
Les enfants restaient inquiets. Leurs arcs s’abaissèrent quand Rahan jeta le daim au sol. Mais ils se relevèrent dès que Rahan porta la main à son coutelas…
« Ne craignez rien, « petits d’hommes » ! Rahan ne veut que du bien à « ceux-qui-marchent-debout ! Pourquoi donc vouliez-vous le tuer ?
– Les nôtres nous ont dit de nous méfier de tout ce qui s’approcherait de la caverne ! »
Rahan commençait à dépecer le daim et les enfants, fascinés, suivaient le va-et-vient de la lame d’ivoire qui glissait sous la peau, tranchait des tendons, découpait les chairs…
« Vous n’avez pas mangé depuis combien de temps.. ? »
Le fils de Crâo appris que tous les membres de ce clan aptes à la chasse, hommes, femmes et adolescents s’étaient lancés quelques jours plus tôt sur la piste d’un troupeau de « deux-dents ». Quand rentreraient-ils de cette expédition ? Nul n’aurait su le dire.
« Donne.. ! Donne.. !
Des mains avides se tendaient vers les morceaux de viande que Rahan alignait….
– Patience, petits d’hommes ! Chacun aura sa part. Mais la viande est bien meilleure quand elle a grillé sur un feu !
– Un feu.. ?
– Oui, un feu ! Un feu comme celui que vomissent les « monts-qui-tonnent »… Un feu, comme en lance dans la forêt des « lances du ciel »… !
A l’expression des enfants, Rahan compris que ce clan, comme tant d’autres qu’il avait rencontrés, ignrait l’usage du feu et ses bienfaits.
« Rahan vous apprendra à faire un feu. Mais il doit attendre que la colère du ciel s’apèse ! Humm… vous ne pourrez pas attendre, vous.. ! »
Comme les enfants fixaient la viande avec convoitise, le fils de Crâo redécoupa les morceaux et leur en distribua une partie.
« Nous garderons le reste pour plus tard… Pour le feu.. ! » Il observa les « petits d’hommes » qui s’étaient retirés au fond de la caverne et déchiquetaient la chair crue et sanguinolente avec voracité…
Exactement comme de jeunes « longues-crinières » ! songea-t-il. Il sourit avec émotion quand, mis en confiance et momentanément repus, les enfants s’assoupirent, blottis les uns contre les autres…
« Oooh ! « Cheveux-de-feu » nous a menti ! il s’est enfui avec toute la viande qui restait !
– Et il a volé la grande peau de Ghamoa-le-Sorcier !
Les nôtres nous punirons de l’avoir laissé approcher ! »
La tempête avait cessé et les enfants, sans doute réveillés par le brusque silence, scrutaient les recoins de la caverne d’où le fils de Crâo avait disparu ! Disparu comme la carcasse de daim encore lourde de viande. Disparu comme la grande houppelande de cérémonie du sorcier Ghamoa !
« Rahan est un menteur et un voleur ! Nous aurions dû le tuer !
– Les « dents-longues » le feront à notre place ! Ecoutez… »
Au-delà de la ligne sombre des arbres festonnés de neige s’étaient élevés tout à coup de longs hurlements. Ceux d’une harde de grands loups noirs lancés à la curée.. !
« Arrière, « dents-longues » ! Arrière ! Rahan ne vous servira pas de pâture ! RAHAAAAAA… »
Le fils de Crâo, qui venait d’étêter deux jeunes sapins, affrontait la meute surgie de la forêt. Il fit un nouveau moulinet et les loups, fouettés par les branches, reculèrent, une fois de plus… Il se remit en route, remontant ses propres traces qu’il avait laissées dans la neige. Combien d’assauts devrait-il encore briser avant d’atteindre la caverne ? Qu’il vienne à trébucher, à tomber, et s’en serait fini de lui. Il savait que son coutelas d’ivoire lui serait inutile.
Il savait que des centaines de crocs acérés lacéreraient ses chairs, lui ouvriraient la gorge et le ventre, déchiquèteraient les entrailles…

« Non ! Rahan ne rejoindra pas ainsi le Territoire des Ombres !
RAHAAAAAA… ! »
Le brusque et violent tourniquet du sapin fit rouler dans la neige le plus audacieux des mâles, qui se redressa aussitôt, haletant, les yeux chargés de haine. Mais il ne broncha pas et la meute, indécise, s’immobilisa derrière lui… Ce n’était qu’un répit mais le fils de Crâo pût se hâter vers la caverne, qui lui apparut bientôt.
« Gardez vos flèches pour les « dents-longues », petits d’hommes ! Rahan ramène du bois pour allumer le feu… »
Gardant l’entrée de la caverne les enfants soupçonneux étaient prêt à décocher leurs flèches… !

Nous pensions que tu nous avais trompés ! Pourquoi as-tu pris la parure de Ghamoa-le-Sorcier ? Qu’as-tu fait de la viande ?
– Cette peau a protégé Rahan du froid. La viande ? Si Rahan ne l’avait pas cachée, vous vous la seriez disputée. Vous n’auriez jamais connu le goût merveilleux qu’elle prend, grillée sur le feu !
Accroupi près d’une roche, le fils de Crâo dégageait, avec son coutelas, la carcasse du daim qu’il avait dissimulé sous la neige. Des cris de satisfaction s’élevèrent.
– Alors, tu ne nous as pas menti !
– La parole de ceux-qui-marchent-debout doit être sacrée ! Rahan respecte toujours la sienne !
Il va vous apprendre à faire du feu ! »
Laissant un sapin à l’entrée de la caverne, Rahan élagua le deuxième. La lame d’ivoire entaillait, sectionnait, et les branches résineuses s’entassaient à ses pieds. Les enfants l’observaient en silence.
Ils le virent roder dans la pénombre de la caverne, revenir avec deux pierres dures et coupantes…
« Puisque les vôtres taillent leurs pointes de flèches dans ces pierres, ils savent qu’elles « lancent des étoiles » ! Mais ils ignorent encore le pouvoir de ces étoiles ! »
Agenouillé devant les branches enchevêtrées, le fils de Crâo frappait maintenant les silex l’un contre l’autre, en faisait jaillir de petites étincelles qui voletaient un instant pour disparaitre aussitôt. Mais l’une d’elle s’accrocha enfin à la résine d’une branche, comme un minuscule insecte d’or…
Alors Rahan souffla doucement, si doucement que le mouvement de ses lèvres était imperceptible. Mais le point d’or s’avivait davantage, et soudain… soudain une petite flamme claire s’éleva, se faufila en crépitant entre les branches, dévorant les plus fines avant de s’accrocher aux plus fortes… « RAHAAAAAA… ! »
La clameur de Rahan tonna dans la caverne, vibra longuement dans la nuit tombante et dut parvenir aux « dents-longues » qui y répondirent par de lugubres hurlements… « Le feu est, pour « ceux-qui-marchent-debout » la meilleure des choses, « petits d’hommes » ! Il éloigne d’eux les fauves de la nuit ! Il leur donne sa lumière et sa chaleur ! »
Les enfants restaient bouche bée. Comme dans un rêve merveilleux, ils regardaient Rahan embrocher les morceaux de viande sur une branche, ils admiraient ces flammes qui jaillissaient du feu comme des serpents de soleil, ils contemplaient les profondeurs de la caverne où la lumière leur révélait des saillies qu’ils n’avaient jamais vues, projetait des ombres qu’ils n’auraient jamais imaginées…
« … même Ghamoa n’aurait pu faire un aussi grand miracle ! souffla l’un deux. »
Tous acquiescèrent, transfigurés comme s’ils assistaient à la naissance d’un nouveau monde…
« Où vas-tu ?
– Faire taire les « dents-longues » ! Commencez à manger, « petits d’hommes ! »
Rahan avait jeté sur ces épaules la grande peau de renne et saisi 2 branches enflammées. Au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans les ténèbres, agitant ces torches, les hurlements des loups décroissaient. Leur meute inquiète se repliait au plus profond de la forêt… « L’homme-dieu » a chassé les « dents-longues ! Il revient ! »
Le ciel s’était tout-à-coup dégagé mais la neige tombait encore, légère et molle…
– Notre viande est-elle bonne « petits d’hommes ? »
Des clameurs enthousiastes répondirent. Oui, jamais viande n’avait eu un goût si délicieux !

Jamais la caverne n’avait été aussi claire. Jamais on ne s’y était senti en aussi grande sécurité. Jamais ne s’y était répandue une aussi douce chaleur, une aussi agréable odeur !
« En nous livrant le secret du « feu », tu nous a fait la plus belle des offrandes ! »
La silhouette du fils de Crâo se découpait à l’entrée de la caverne, appuyée sur un sapin frangé de neige. Des flocons restaient accrochés au poil ras de la grande houppelande rousse. D’autres scintillaient dans sa barbe naissante, illuminant son visage…
« Cette nuit sera belle pour vous « petits d’hommes » ! Rahan souhaite qu’elle le soit pour tous « ceux-qui-marchent-debout » !
– Nous ne t’oublierons jamais ! Nous transmettrons le souvenir de cette nuit à nos fils, qui le transmettront aux leurs ! Tu resteras pour toujours « celui-qui-apporte-le-bonheur »…
Un ciel étoilé. Un sapin enneigé. Un foyer rougeoyant… Un inconnu encapuchonné, venu d’ailleurs pour offrir le plus beau des présents…
Qui sait ?
Cette vision qu’eurent ces enfants des âges farouches fut peut-être à l’origine de la merveilleuse légende du « Père-Noël », qui vient chaque année, une certaine nuit de la « saison-sans-feuilles », apporter le bonheur aux petits d’hommes… ! Oui… Qui sait ?
FIN